L’Éveil des Éclipsés – Vauvert

Vauvert  Tome I

Mélissandre a deviné depuis longtemps que son confinement à la maison, en la seule compagnie de ses parents, n’était pas habituel. Mais elle vient seulement d’apprendre que les manifestations extraordinaires qui accompagnent ses accès de colère sont peut-être uniques au monde. Un ami de la famille lui propose alors de rejoindre Vauvert, une école mystérieuse, cachée aux yeux du monde et dont tous les élèves, comme Mélissandre, sont affligés d’une Particularité…

Ce livre est le tome 1 de la série de l’Éveil des Éclipsés
(extraits)

– Franchement, je me demande pourquoi vous ne m’avez pas dit la vérité depuis le début, papa et toi, plutôt que de me laisser croire que plein de gens étaient comme moi.
– Mais comment aurait-on pu te le dire à l’âge d’un an, ou même de six ans ? répondit sa mère avec une pointe d’impatience. Il valait mieux que tu le devines peu à peu, comme tu l’as fait, d’ailleurs.
– Comme pour le Père Noël, tu veux dire ? fit Mélissandre en haussant un sourcil ironique.
– Oui, un peu comme ça, concéda sa mère en soupirant. Il était évident que tu finirais par trouver étrange qu’on ne parle jamais de cela ni dans les livres, ni aux informations, ni nulle part.
– Alors, je suis vraiment la seule ? insista Mélissandre d’une toute petite voix.
Sa mère fuyait son regard, se resservant distraitement une troisième tasse de thé tiède. Elle poussa un long soupir avant de planter son regard bleu dans celui, vert émeraude, de sa fille.
– À notre connaissance, oui. Absolument la seule.
Mélissandre se leva d’un bond et commença à arpenter le salon à longues enjambées nerveuses. Elle sentait la colère monter en elle, nourrie par l’injustice de la situation.
– Arrête de déambuler comme ça, protesta sa mère ; tu sais bien que ça me rend nerveuse.
– Comme un lion en cage, c’est ça ? siffla Mélissandre, ses longs cheveux ondulant autour d’elle comme une cape de soie noire.
– Assieds-toi, insista Laurence en tapotant le canapé à côté d’elle. Tu vas finir par te mettre vraiment en colère.
— Et alors ? J’ai peut-être justement envie de faire quelques bonds, histoire de me dégourdir les pattes ?
Les yeux de Mélissandre, dans la pièce faiblement éclairée par le feu de cheminée, luisaient farouchement.

Blaise revint rapidement, entrant dans le salon sans hésiter ; il portait un petit coffre dans les bras, qu’il déposa sur la table du salon. Il plaça une notice juste à côté, puis ressortit immédiatement. Mélissandre le suivit sans un mot, zippant sa doudoune, enfonçant son bonnet sur sa tête, enroulant plusieurs fois son écharpe autour de son cou, multipliant les épaisseurs contre le froid et le chagrin qu’elle sentait monter en vagues de son ventre noué. Elle sortit en hâte de la maison, courant presque, happée par l’air glacial de la nuit d’hiver, et s’engouffra dans la voiture. Blaise referma la porte sur elle et alla s’installer derrière le volant.
Mélissandre baissa la vitre électrique et esquissa un faible sourire à l’intention de ses parents, chuchotant péniblement :
– A ce soir au téléphone !
La voiture démarra au même instant, et Mélissandre appuya sur le bouton de la vitre avant de se retourner vivement. Ses parents se tenaient debout sur le perron éclairé par une petite lanterne, enlacés, agitant la main, leurs visages stoïques tentant des sourires peu convaincants.
Mélissandre se rassit avec un sourire tremblé, se mordant les joues pour ne pas pleurer. Elle positionna correctement sa ceinture de sécurité et se concentra de toutes ses forces pour ne pas fondre en larmes.
Un quart d’heure plus tard, Blaise prit la parole, sa voix rocailleuse retentissant d’une sinistre façon dans le petit habitacle.